Aujourd’hui j’ai eu envie de parler de la question du narrateur dans l’écriture du roman. C’est toujours une question fondamentale, qui a une influence très importante sur la façon dont va être déroulé le récit du roman. Evidemment, le titre induit en erreur : l’auteur n’est pas le narrateur du livre, et le narrateur n’est pas la voix de l’auteur. En réalité, il existe plusieurs grands types de narrateurs, qui peuvent s’utiliser pour dire quelque chose de très différent selon les choix d’écriture.

On peut faire deux classifications des grands types de narration et de narrateurs dans un roman.

Le narrateur omniscient ou non

Première grande distinction : le narrateur peut être ou non omniscient. Si oui, il sait tout, à la fois sur les personnages, leur histoire, leurs sentiments, leurs pensées, et sur le récit : le passé, l’avenir…

On le reconnaît typiquement à des phrases comme (pour caricaturer) : “Machin ne le savait pas encore, mais il allait devenir…” : le narrateur connaît déjà la suite (et la fin) du roman.

Evidemment, le narrateur omniscient peut s’exprimer de façon plus subtile.

“La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.”
Aragon, Aurélien.

Ceci est la première phrase d’Aurélien. A première vue, le narrateur paraît tout à fait neutre, il ne parle pas de l’avenir des personnages. A la limite, il connaît les pensées d’Aurélien puisqu’il sait qu’il trouve Bérénice laide.

En réalité, en creux, on devine déjà la suite, toute entière contenue dans cette première phrase. Si le narrateur précise que c’est “la première fois”, cela sous-entend que ce n’est qu’une première rencontre qui sera suivie de beaucoup d’autres. Ensuite, si le narrateur précise que cette première fois, Aurélien trouve Bérénice franchement laide, on peut imaginer que ce ne sera plus le cas par la suite. Il s’agit de la première phrase du roman, Aurélien et Bérénice seront donc très probablement des personnages centraux. Il y a fort à parier que ce sera une histoire d’amour. Enfin, puisqu’elle commence sur cette note plutôt malheureuse, on peut sans trop de risque de se tromper avancer que ce sera une histoire d’amour difficile (c’est le moins qu’on puisse dire à la lecture du roman entier).

Voilà un exemple (magnifique) de narration omnisciente.

Le point de vue externe ou interne

Deuxième grande distinction dans la narration : le point de vue du narrateur, qui peut être interne ou externe au récit.

Le narrateur interne est un personnage du roman, souvent le personnage principal mais pas nécessairement. Par exemple, dans The Great Gatsby de F Scott Fitzgerald, si le personnage principal sujet du livre est Gatsby, le narrateur est finalement un personnage assez secondaire qui tient plutôt le rôle d’un observateur. Néanmoins, c’est bien un personnage et il est interne au récit.

Le narrateur externe peut se comparer à l’oeil d’une caméra. Il n’existe pas en tant que personnage, il ne prend pas part à l’histoire. Le plus souvent, la narration sera donc à la troisième personne du singulier, mais pas toujours : par exemple, dans le livre dont vous êtes la victime, le style du roman tient au fait que la narration se fasse à la deuxième personne du pluriel, mais le narrateur est bien externe.

Les deux grandes distinctions de narration se superposent entre elles. Ainsi le narrateur externe pourra plus facilement être omniscient, même si un narrateur interne peut connaître la suite de l’histoire notamment s’il la raconte après coup. En revanche, il aura (traditionnellement) moins accès aux pensées et émotions des autres personnages.
Mais le narrateur, même externe, peut très bien se contenter de dire ce qu’il voit, sans être omniscient.

Enfin, la limite entre narrateur interne et externe est parfois plus floue. Prenons un exemple avec le roman Un soir au club de Christian Gailly (que je recommande chaudement).
Le narrateur est un personnage, il existe, mais il est tout à fait externe à l’histoire. Il raconte l’histoire de personnes qu’il connaît, sans qu’il n’y joue jamais (ou presque) de rôle. Dans cet exemple, il maîtrise beaucoup d’éléments (sur la suite de l’histoire, sur les pensées des personnages), mais parce qu’il en a été témoin ou qu’ils lui ont été racontés.

Le rôle du narrateur, quel enjeu pour l’histoire ?

Le choix entre ces grands types de narrateur a évidemment une influence très importante sur le roman. On peut donc se demander rapidement à quoi servent les différents types de narration.

Traditionnellement, une narration omnisciente permettra de mettre l’accent sur les sentiments des personnages et de les analyser. On sait ce qu’ils ont dans la tête et dans le coeur, on peut le décrypter et livrer au lecteur les tenants et les aboutissants de leurs motivations.

A l’inverse, un narrateur non-omniscient ne donne que peu d’indices sur la suite du récit (voire aucun). Cela permet de créer une tension et un suspense plus important.
Evidemment, tout ceci n’est pas gravé dans le marbre. On peut très bien imaginer, et c’est dans une certaine mesure ce que j’ai cherché à faire dans le livre dont vous êtes la victime, un narrateur omniscient qui cache presque volontairement des choses au lecteur pour le maintenir sous tension voire le torturer (les auteurs sont des sadiques).

Finalement, il est important à mon avis d’avoir en tête ces grands types de narration. L’acte de narration est la première matière du récit, c’est dire la place que tient la narration dans un livre. Réfléchir sur le narrateur est donc nécessaire pour construire l’histoire du roman. Mais il ne faut pas oublier non plus qu’on peut jouer de ces codes, et un narrateur peut être plus ou moins omniscient (ou livrer plus ou moins d’informations) à différents moments du récit. Alors, auteurs, quel narrateur êtes-vous ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *